De mains en mains, les savoir-faire et techniques de la mode
- Blog
Une article de Guénolée Milleret, auteur-éditrice et enseignante en histoire de la mode
Derrière chaque geste transmis se cache une histoire de territoire, de culture et de vocation : l’Institut pour les Savoir-Faire Français a choisi de vous la faire découvrir à travers le regard d’une « passeuse d’histoire ». Dans cet article, retrouvez le témoignage de Guénolée Milleret, autrice et enseignante en histoire de la mode. Depuis quinze ans, elle recueille la parole des artisans de la mode pour en faire le récit. Elle nous partage ici son expérience à la rencontre des artisans qui font vivre ce patrimoine, et nous montre comment la transmission des savoir-faire d'exception redynamise les territoires, traverse les cultures et ouvre des voies de reconversion professionnelle inattendues.
Sous la marque éditoriale ©éditions du Canezou, je publie mes recherches liées aux savoir-faire et techniques de la mode. Cela fait plus de trente ans que j’« explore » l’histoire de ces métiers – j’ai commencé ma carrière professionnelle chez Yves Saint Laurent – et quinze ans que je me consacre à la transmission à travers mes enseignements en histoire de la mode d’une part, et mes publications de l’autre.
Par le genre narratif et sur le support de l’archive et du témoignage, je privilégie l’accessibilité du patrimoine immatériel des métiers et techniques de la mode, de son histoire ancestrale reliée à celles des gardiens du geste aujourd’hui. Pourquoi établir la liaison entre passé et contemporanéité en 200 pages ? Parce que la mise en perspective est follement inspirante dans le contexte actuel ; les bonnes pratiques d’autrefois donnent à réfléchir à l’heure de l’anthropocène... Mes livres s’adressent directement à des lecteurs en quête de vocation et plus largement parlant, aux appréciateurs d’un certain art de vivre et des valeurs qui l’accompagnent. Ils y trouvent une parole rare et précieuse.
Ma mission ? Passeuse d’histoires et déplieuse de détails
Ne sous-estimons pas la valeur du témoignage : les artisans préservent les gestes certes, mais ils possèdent également les mots. À une époque où nous sommes tous rivés sur des écrans, l’oralité est négligée. Pourtant, faire parler ceux qui « savent faire », c’est recueillir une matière infiniment précieuse, qui finit par se perdre lorsque les liens intergénérationnels se délitent. « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », dit-on. Alors, imaginez la perte immense lorsqu’un artisan disparaît... Je suis convaincue que les enregistrements de récits de vie d’artisans devraient entrer dans les collections des musées au même titre que les objets. Aussi, récolter les témoignages des artisans contemporains, c’est participer à la construction du patrimoine de demain. De fait, je me sens moins historienne que « passeuse d’histoires » et « déplieuse de détails »…
Le point de départ de mes explorations ? Les racines du métier…
Pour « déplier » tous ces détails, je commence par plonger dans l’épaisseur du temps. Brodeur du roi, compositeur de broderie, piqueur-ponceur, mainteuse ou lunévilleuse : qui sont ces artisans d’hier ? Certains noms sont inscrits dans les livres d’histoire, mais il me faut aussi passer sous les radars pour explorer les hors champs du savoir-faire. J’y retrouve nos aïeules qui brodaient et cousaient « utiles » pendant de longues veillées. Ces gestes qui renforçaient ou réparaient ne sont-ils pas ceux de l’upcycling aujourd’hui ? Inspirant ! Couturières des champs… couturières des villes… Ah la couture parisienne ! Un monde où gravitent d’éminents artisans. Dans les laboratoires secrets des maisons, on enfilait la blouse blanche du chercheur en sciences : les modélistes et les premières d’atelier relégués au rang de « techniciens » aujourd’hui alors qu’autrefois, ils formaient la pierre angulaire des ateliers.
En France, la mode promeut une véritable industrie de la création dès le XIXe siècle. Pour orner les édifices des architectes du vêtements, le plumassier et le parurier floral longtemps furent à l’œuvre… On était à deux doigts de les voir disparaître, mais c’était sans compter la passion et l’opiniâtreté de quelques fées... Pour parfaire nos tenues enfin, il nous faut de jolis souliers… À la recherche des acteurs de la botterie, je m’enfonce dans d’autres passés encore : cordonniers, savetiers, basaniers, mais aussi tanneurs, mégissiers, corroyeurs, baudroyeurs, sans oublier les selliers – un monde protéiforme avec ses codes et ses règles.
Les savoir-faire séculaires de la mode forment un mille-feuille de temporalités. En quelques lignes seulement, l’exploration de ce système sédimentaire a mis en lumière des liens évidents entre les pratiques, les valeurs d’autrefois, et celles que nous appelons de nos vœux aujourd’hui : l’upcycling pour une mode écoresponsable, la revalorisation sociale des métiers de la main pour corriger tant d’erreurs d’orientation professionnelle, la légitimité qui relie un savoir-faire à un territoire comme la haute couture l’est à Paris…
Les savoir-faire ? Un levier pour (re)dynamiser les territoires…
Conserver la mémoire des métiers artisanaux, c’est prendre part à une économie du patrimoine, mais pas seulement. Au début du XXe siècle, alors que la dentelle faite à la main est en grave déclin, les institutions se mobilisent pour sauver les gestes en renouvelant l’enseignement professionnel dans les territoires dentelliers historiques : l’Auvergne et la Normandie notamment. L’objectif ? Élever la dentelle au rang d’art, inaccessible à l’imitation mécanique, et prompt à servir l’industrie du luxe. Mais les enjeux ne sont pas qu’économiques, ils sont aussi sociaux et territoriaux. Le volontarisme pédagogique agit alors comme un levier pour freiner l’exode rural. Longtemps la dentelle fut un complément de revenus indispensable pour les femmes en milieu rural, sans compter l’empreinte profonde que le savoir-faire imprime sur l’identité régionale. Or l’identité régionale sensibilise de plus en plus les jeunes générations en quête de racines et de sens. Pour s’en faire une idée, suivez-moi en Bretagne…
Originaire de Quimper, Mathias Ouvrard n’a que 8 ans lorsqu’il touche à ses premières aiguilles dans le cadre des ateliers d’initiation proposés par les fédérations de danses bretonnes. Diplômé de l’école Duperré, Mathias se meut en fervent défenseur de la tradition ; il exhume les techniques ancestrales, les hybrident pour ré-exprimer l’esthétique vestimentaire du costume breton et ça marche ! Lors d’une exposition de Pont-l’Abbé en 2022, une spécialiste du business ne tarit pas d’éloges sur la formidable « vision » de du jeune brodeur… Il devrait créer sa société au plus vite, assure-t-elle, faire des séries plutôt que des pièces uniques et puis faire broder à Mumbai à bas coût pour vendre ses pulls perlés à tour de bras, là où il y a de l’argent… Mais Mathias ne l’entend pas ainsi : « Pourquoi irai-je faire porter ces pièces-là qui ont tout le sens du monde ici, à Miami ou à Dubaï ? »
Quand le savoir-faire parle plusieurs langues : les ailes du métier…
Au gré des accidents de la vie, il arrive aussi que les savoir-faire voyagent et se délocalisent… « Une culture qui ne se partage pas s’épuise » prétend Shikha Malik – maître brodeuse indienne au service de l’Académie française – à l’unisson avec Souheila Haddad, brodeuse d’art franco-algérienne et professeure certifiée de broderie… japonaise. Cherchez l’erreur ! Vous n’en trouverez pas : la broderie parle toutes les langues... Pour les deux artisanes, apprendre de nouvelles techniques fut décisif dans des parcours de vie à rebonds. Chemin faisant, elles ont donné un nouveau souffle à leur carrière professionnelle et un sens inédit à leur vie personnelle. Car apprendre, c’est aussi renaître.
À la croisée des cultures, une autre main soi-disant « petite » m’a profondément touchée : d’origine algérienne, cette fée de Paname « fait de la couture depuis plus que toute sa vie » parce des vies, elle en a déjà vécu mille ! Sarah Boubeghla est de toutes les cultures : le jour, elle est première main qualifiée chez Chanel, la nuit, costumière pour la scène Drag... Mais par-dessus tout, Sarah cultive ce qui est zarif, qui veut dire en persan, délicat, minutieux, fin. Qui a dit que le sens du détail ne serait que français ? Faute de pouvoir ajouter le chapitre que mériterait chacune des mille et une traditions étrangères, je rêve à de nouveaux projets, à la rencontre des artisans du monde...
D’un atelier à l’autre, de cultures en traditions, d’histoires d’hier à celles de mes contemporains, j’observe que l’héritage reste la pierre angulaire de toutes les pratiques. Cet héritage, les tenants du savoir-faire le projettent ailleurs, dans une dimension plus plastique... La tête dans les étoiles et de l’or au bout des doigts, la brodeuse organique Clémentine Brandibas se saisit de cette aiguille qui la guide et la porte ; avec du fil d’or sur un support de soie, elle brode de la « fourrure de ciel » ou bien encore les « rides de l’onde »… Mais avant de prendre cet envol, ne nous méprenons pas : « broder, c’est s’ancrer dans le réel, pas de machines, juste la main et l’esprit » rappelle Clémentine.
La plumasserie et à la parurerie florale sont des mondes tout aussi féériques et poétiques. En cherchant bien, j’y ai trouvé des sanctuaires du geste : celui de Nelly Saunier à Paris et celui de Séverina Lartigue à Lisieux, toutes deux Maîtres d’art. Je me plais à penser que ces deux femmes sont un peu « fées » sur les bords – ou bien « sorcières », question de point de vue ! Mais en réalité, non. Elles n’ont point de baguette magique ni ne jettent des sorts… « Le mot fée signifie autre chose. C’est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle. »
Quand la passion jette un pont entre les générations
L’univers de la botterie, je le connaissais bien pour avoir collaboré avec l’Atelier Chaussure de la maison Yves Saint Laurent dans ma première vie professionnelle. Le livre m’a ouvert les portes de nouveaux ateliers… François Maddonini et Hervé Brunelle sont des patriarches ! Passeurs de gestes entre deux époques, ils perpétuent les techniques et canalisent la passion qui ne se transmet pas sans l’exigence. De main en main, les valeurs passent et le relais est pris. Laura Puntillo et Pierre-Baptiste L’Hospital illustrent la nouvelle génération, infiniment prometteuse, embrassant un métier au moins deux fois millénaire.
En dépit des idées reçues, la botterie m’a confortée dans l’idée que l’artisanat est un creuset d’innovation. Les maîtres artisans transmettent la tradition de génération en génération, mais pas la poussière avec ! À chaque époque de son histoire, la botterie vit avec son temps. Au tournant du XXe siècle, l’homme élégant en complet veston réclamait ses oxfords… Mais l’homme pressé d’aujourd’hui veut du confort qu’il trouve dans une paire de sneakers. Dont acte ! Les bottiers ont appris à les faire sur mesure.
Reconversion professionnelle ? Atteler son char à une étoile…
Au fil de toutes mes enquêtes, plusieurs témoignages de reconversions professionnelles réussies m’ont été confiés. Trouver et apprendre un métier pour la vie, c’est atteler son char à une étoile, donner un sens à sa vie et du sens aux objets qu’on façonne de ses propres mains. Qu’ils soient modélistes, bottiers ou brodeurs, celles et ceux qui ont choisi de changer de carrière en optant pour un métier manuel sont d’autant plus conscients de la valeur du geste. Auteur d’une thèse en géologie, Teddy Parra a longuement mûri sa reconversion professionnelle en modélisme. Il l’a construite pierre après pierre, dans le temps long de l’apprentissage et de la pratique.
La patience requise n’est pas une valeur à la mode de nos jours où tout va si vite et pourtant : « La patience est essentielle lorsqu’il faut refaire et refaire encore jusqu’à ce que l’idée du styliste soit parfaitement retranscrite dans la toile finale. Maîtriser la coupe à plat ou le moulage requiert du temps, un temps long. C'est un tort d’en faire l’impasse, car pour créer des modèles à un niveau haut de gamme, pour mettre en œuvre des volumes atypiques ou déstructurés, il faut déjà savoir faire les modèles classiques à la perfection. » Teddy prêche une convertie : toutes les IA du monde ont le pouvoir de raccourcir le temps, alors que la main, reliée à l’esprit, sait l’étirer en longueur au mépris des lois de la physique. Le temps n’est-il pas devenu un luxe de nos jours ? Peut-être est-ce précisément ce temps-là que recherchent les personnes en reconversion professionnelle…
Mylène Salvador – une grande dentellière – fait une démonstration magistrale de ce luxe-là : « Le nez dans les fils, obnubilée par ma tâche, j’ai parfois vécu la réalisation d’une dentelle dans une bulle, sans aucun repère chronologique. Une éternité suspendue. Un certain éventail a représenté 1200 heures de travail sans relâche. Et puis, soudain, j’ai mis le nez à la fenêtre : les feuilles sur les arbres me disaient que le printemps était là – quatre mois s’étaient écoulés sans que je m’en aperçoive. Je suis toujours surprise, presque prise au dépourvu. Quand je fais de la dentelle, le temps ne passe pas. À la fin d’une pièce, je me retrouve un peu chancelante car le charme se rompt, et je retourne au monde. »
Au contact des femmes et des hommes de l’art, j’ai appris une chose merveilleuse : l’aptitude des artisans à se jouer du temps. Les êtres passent, mais les objets demeurent. Par son respect de la tradition, son acuité technique et sa persévérance à la tâche, l’artisan inscrit son geste dans la durée et l’objet qu’il façonne dans la durabilité. Voilà qui me semble très rassurant à une époque où l’on scrolle, des heures durant, sur des écrans… pour quel résultat ? Depuis trop d’années déjà, nous avons signé un contrat d’esclavage librement consenti avec les réseaux sociaux et aujourd’hui, avec l’IA. L’artisan, lui, n’est esclave que de son art. Aussi obsessionnel soit-il pour tendre vers la perfection, son geste ne s’inscrit dans aucune « réalité augmentée », mais dans un « rêve bien réel » pour paraphraser Didier Van Cauwelaert. Créer un objet au-delà du temps, voilà tout le mérite de l’artisan.
L’édition artisanale au service des savoir-faire de la mode
Outre son contenu éditorial, je célèbre le livre comme un objet unique, façonné avec précision et sensibilité. Je porte une attention particulière aux moindres détails de mise en page, de papier, de reliure… Chaque opus est pensé comme une création singulière mêlant exigence esthétique et fabrication artisanale. Ma démarche s’inscrit en effet dans ce que j’appelle l’édition artisanale, à contre-courant des blockbusters de l’édition traditionnelle. J’aime l’idée qu’un livre soit un objet précieux, mais pas au sens inaccessible, car luxueux. Mon luxe à moi, c’est de pouvoir glisser dans une poche un trésor d’archives, de témoignages, de gravures rares et de photographies inédites, harmonieusement assemblés sur la page pour le confort, la découverte et le plaisir du lecteur.
Pour se procurer les ouvrages de la collection Talents&Savoir-faire :
Biographie
Ancienne responsable des archives documentaires de la maison Yves Saint Laurent, Guénolée Milleret enseigne l’histoire de la mode à l’École des Arts Décoratifs – PSL (Paris). Elle est aussi la fondatrice de l’iconothèque Images GuenoMiller, riche de 17500 documents rares (gravures de mode, de mobilier et d’architecture du XVIIe siècle aux années 1940). Consultable en ligne : https://www.imagesguenomiller.com/fr/books
Bibliographie
- L’Atelier de la couturière, Canezou-Publishroom, 2026
- L’Atelier du bottier, Canezou-Publishroom, 2025
- L’Atelier du parurier floral et plumassier, Canezou-Publishroom, 2025
- L’Atelier du modéliste, Canezou-Publishroom, 2024
- L’Atelier du brodeur - Réédition augmentée, Canezou-Publishroom, 2023
- Les Cousettes du Petit Écho, pionnières de la mode circulaire, Canezou-Publishroom, 2023
- Histoire de la mode et de la cuisine en 6 escales, Jourdan, 2022
- Les vitrines du luxe – Une histoire culturelle du commerce haut de gamme et de ses espaces de vente, Eyrolles, 2016
- Dans les ateliers du luxe - L’Atelier du brodeur, Eyrolles, 2015
- Haute Couture – Histoire de l’industrie de la création française, Eyrolles, 2015
- Dessin d’architecture & Habitat moderne, 1850-1920, Eyrolles, 2014
- Les folles heures de la vie d'une Parisienne, Eyrolles, 2013
- Le décor intérieur en images, de l'Empire au Modernisme, Eyrolles, 2013
- La mode du XIXe siècle en images, Eyrolles, 2012
- Le Petit musée des modes - Tenues des grands jours, Falbalas, 2011
- Modes du XXe siècle - Le streetwear, Falbalas, 2011