Voyons Voir : découvrir les métiers d'art par l'art contemporain

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© Michele Forest

Un dispositif de résidences d'artistes au cœur d'entreprises métiers d'art, qui promeut les savoir-faire du territoire auprès des jeunes

Depuis plusieurs années, l'association Voyons Voir développe des résidences d'artistes au cœur d'entreprises détentrices de savoir-faire d'exception. En favorisant la rencontre entre artistes, artisans, salariés et jeunes publics, ces projets révèlent le patrimoine vivant des territoires tout en créant de nouvelles formes de transmission. Dans cet entretien, sa directrice, Céline Ghisleri, revient sur la genèse de cette démarche et explique comment ces collaborations contribuent à faire découvrir les métiers d'art aux nouvelles générations.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur les missions de l'association ?

J'ai étudié l'histoire de l'art à Aix-en-Provence avant de rejoindre la Fondation Vasarely, où j'ai travaillé pendant neuf ans aux côtés de Xavier Douroux. J'ai ensuite poursuivi mon parcours au Château de Servières et au sein du salon Pareidolie, avant de prendre la direction de Voyons Voir en 2020.

Créée en 2006 par Bernadette Clot Goudard, l'association développait à l'origine un programme de résidences artistiques lié au paysage viticole du pays d'Aix. À mon arrivée, j'ai souhaité faire évoluer ce projet en approfondissant la réflexion autour du travail, des savoir-faire et du patrimoine vivant, tout en conservant l’intérêt porté au paysage et à l'ancrage dans les territoires.

Aujourd'hui, Voyons Voir accompagne la création contemporaine à travers des résidences d'artistes, des expositions et des actions de médiation, en milieu urbain comme rural. Notre ambition est de faire dialoguer création artistique, patrimoine et savoir-faire, afin de mieux faire connaître les métiers et les pratiques qui façonnent les territoires où nous vivons.

Depuis plusieurs années, Voyons Voir développe des résidences d'artistes au sein d'entreprises des métiers d'art et de savoir-faire d'exception. Comment cette idée est-elle née, et qu'est-ce qui vous semble particulièrement fécond dans la rencontre entre la démarche d'un artiste contemporain et celle d'un artisan d'art ?

Cette évolution s'est faite assez naturellement. Dès lors que l'on s'intéresse au paysage et patrimoine vivant, on s'intéresse aussi au travail : aux gestes, aux techniques et aux savoir-faire qui façonnent les paysages et participent à l'identité d'un territoire.

L'idée d'accueillir des artistes au sein d'entreprises est née à la fois des attentes des artistes eux-mêmes, qui souhaitaient développer des collaborations avec des artisans, mais aussi de mes réflexions nourries notamment par les travaux du philosophe Bernard Stiegler. 

Ce qui me semble le plus riche dans ces résidences, c'est la rencontre entre deux pratiques qui ne se croisent pas toujours. Les artistes découvrent des matériaux, des gestes et des contraintes techniques qui nourrissent leur recherche, tandis que les artisans sont amenés à expérimenter de nouvelles façons de faire et de regarder leur propre métier.

À travers ces projets, nous mettons aussi en lumière des entreprises profondément ancrées dans leur territoire : les savonneries de Marseille, la tuilerie de l'Estaque, les confiseries de Carpentras, les fabricants de calissons d'Aix-en-Provence, les ateliers de santons d'Aubagne, les Olivades, le chantier naval Borg ou encore les 1336 à Gémenos. Chacune de ces entreprises constitue un patrimoine culturel à part entière que les artistes contribuent à révéler sous un nouveau jour.

Nous veillons enfin à associer les habitants à ces résidences, soit parce qu'ils prennent part au projet artistique, soit grâce aux actions d'éducation artistique et culturelle que nous menons avec les écoles, les communes ou les centres sociaux. Ces projets deviennent ainsi une manière de redécouvrir les entreprises et les métiers qui font vivre un territoire.

Ces résidences donnent lieu à des créations originales, mais aussi à des échanges humains et professionnels. Quels types de dialogues ou de découvertes mutuelles observez-vous entre les artistes et les entreprises qui les accueillent ?

Ce que je cherche avant tout, c'est à créer un espace de collaboration et de transmission. Chaque résidence repose sur une aventure collective, où artistes, artisans et salariés mettent leurs compétences au service d'un projet commun.

Je suis toujours frappée par la curiosité des professionnels qui accueillent les artistes. Je n'ai jamais rencontré d'artisan ou de salarié réticent à expérimenter de nouveaux gestes ou à relever un défi technique. Au contraire, ces projets suscitent un véritable enthousiasme, parce qu'ils permettent de sortir du cadre habituel de production et d'explorer d'autres possibilités.

Les échanges sont souvent très stimulants pour les deux parties. Cette année, à la Savonnerie de La Licorne, les maîtres savonniers ont été surpris par la finesse des formes obtenues par l’artiste Elvire Ménétrier grâce à ses moules en silicone. Pendant sa résidence à la Marbrerie Anastay, Gilles Pourtier s'est initié au travail du marbre tout en accompagnant l'équipe dans la compréhension du fonctionnement d'une nouvelle machine. Plus récemment, à l'Atelier de la Boiserie, les jeunes Compagnons du Devoir ont découvert le champ des arts visuels et de l'art contemporain aux côtés de l'artiste Nina Boughanim.

Ces collaborations montrent que la transmission fonctionne dans les deux sens. Les artistes apprennent des artisans, mais les artisans découvrent eux aussi de nouvelles approches de leur métier à travers le regard des artistes.

La sensibilisation des publics jeunes occupe une place centrale dans votre dispositif. Pouvez-vous nous raconter un projet mené avec une classe qui vous a particulièrement marquée, et expliquer comment les artistes et les professionnels des métiers d'art parviennent à transmettre leur démarche et leurs savoir-faire aux élèves ?

La sensibilisation des jeunes est au cœur de notre projet. Nos résidences qui se déploient sur une année entière s’accompagnent d’interventions en classe qui permettent aux élèves de vivre une véritable expérience artistique. Ils rencontrent des artistes, découvrent des œuvres originales, pratiquent eux-mêmes lors d'ateliers et s'initient à l'histoire de l'art. Nos projets répondent ainsi pleinement aux objectifs du parcours d'éducation artistique et culturelle (PEAC).

À cette découverte de la création contemporaine s'ajoute celle des métiers d’art et des savoir-faire présents sur leur territoire. C'est un aspect essentiel de notre démarche : montrer aux jeunes que leur environnement quotidien est aussi fait d'entreprises, d'ateliers et de femmes et d'hommes qui perpétuent des gestes parfois séculaires.

L'un des projets qui m'a le plus marquée est celui mené l'an dernier avec le duo Pascale Stauth et Claude Queyrel au sein des ateliers de faïence Bondil, à Moustiers-Sainte-Marie. En s'inspirant des assiettes révolutionnaires du XVIIIe siècle, les artistes ont proposé à des élèves du lycée agricole de Carmejane de réfléchir à leurs propres doléances. Pendant plusieurs mois, ils ont construit ensemble un vocabulaire de formes et de mots avant de concevoir des assiettes contemporaines portant leurs revendications.

Les artistes ont ensuite réalisé deux services de douze assiettes avec les peintres de l'atelier Bondil. Les œuvres ont été présentées durant tout l'été 2025 au musée de la Faïence de Moustiers-Sainte-Marie. Les élèves ont pu découvrir l'exposition, mais aussi visiter l'atelier et rencontrer les céramistes et les peintres qui avaient participé au projet. Ils ont ainsi suivi toutes les étapes de la création, de l'idée jusqu'à la fabrication. 

Je pense aussi à la résidence de Gilles Pourtier à la Marbrerie Anastay : à l'issue d'une visite de l'entreprise, un élève a choisi d'y effectuer son stage de troisième. Ce type de situation reste rare, mais il montre combien une rencontre peut parfois modifier le regard porté sur un métier.

À travers ces rencontres avec les artistes et les entreprises, quels effets percevez-vous chez les jeunes ? Dans un contexte où de nombreux métiers d'art peinent à recruter, quel rôle des initiatives comme celles de Voyons Voir peuvent-elles jouer dans la sensibilisation des jeunes à ces métiers et à ces savoir-faire ?

Nous espérons avant tout éveiller la curiosité des jeunes et, pourquoi pas, susciter des vocations. Ces résidences leur permettent de découvrir des métiers manuels qui mobilisent autant la créativité que la maîtrise technique. Elles leur montrent aussi que ces professions sont bien vivantes, qu'elles évoluent sans cesse et qu'elles demandent d'inventer des solutions nouvelles pour chaque projet.

Nous constatons que beaucoup de jeunes ignorent l'existence de ces entreprises, parfois implantées depuis des générations à quelques kilomètres de chez eux seulement. Les jeunes qui travaillent dans ces entreprises y sont souvent arrivés par l'intermédiaire d'un proche. Cela montre que ces métiers souffrent avant tout d'un manque de visibilité, auquel s'ajoutent parfois des difficultés de formation ou de recrutement.

À chaque résidence, nous rencontrons pourtant des artisans et des salariés profondément attachés à leur métier et désireux de le transmettre. Les artistes jouent alors un rôle de passeurs : ils créent une rencontre entre ces entreprises et des publics qui n'y seraient probablement jamais entrés. La création contemporaine devient ainsi un moyen de faire découvrir des savoir-faire, mais aussi de changer le regard que l'on porte sur eux.