Conserver les gestes
En quoi est-ce important de conserver les gestes ?
La pratique des savoir-faire rares est particulièrement liées aux individus qui les mettent en œuvre. La disparition de cette mémoire peut menacer l’identité culturelle d’un territoire, la transmission des savoir-faire, ou l’activité économique d’une filière. Il est donc important d’anticiper le départ de ces détenteurs, en documentant et en conservant un témoignage des techniques et du contexte d’application du savoir-faire pour maintenir la continuité de ce savoir-faire.
Cela permet de sauvegarder un patrimoine local, de renforcer l’identité du territoire en valorisant les métiers et savoir-faire, de soutenir l’économie locale avec le maintien d’équipes qualifiées. Ces actions de conservation des gestes peuvent ainsi s’inscrire dans les politiques culturelles, éducatives, touristiques ou de développement territorial.
Quels sont les objectifs possibles ?
Depuis plusieurs décennies, des savoir-faire, dont des savoir-faire rares, ont fait l’objet de compilation ou de reportages vidéo, dans une visée d’archive historique.
Mais les solutions de conservation des gestes offrent aussi des potentiels :
- Comme support de formation préalable, dans un contexte de transmission
- Comme éléments de médiation, dans un contexte patrimonial (musée, événement culturel, parcours touristiques)
- Moyen de valorisation, dans des campagnes de communication
Ces solutions peuvent prendre la forme :
- De fiche technique, décrivant le savoir-faire et les principales étapes de la réalisation d’un objet ou d’une intervention, accompagnée d’illustrations ou de photographies.
- D’une numérisation de l’ensemble des gestes, en filmant un détenteur pratiquant son savoir-faire ou à l’aide d’outil de captation de gestes,
- De photographies légendées, sur les étapes clés
Ces solutions peuvent être pensées indépendamment ou se combiner.
Comment faire ?
Les étapes clés
- Identifier le savoir-faire rare et le ou les détenteurs
En premier lieu, il faut identifier le savoir-faire, le détenteur ou la détentrice, le type de production qui fera l’objet du processus de conservation des gestes - Choisir la solution de conservation adéquate en fonction de l’usage prévu (transmission, valorisation, médiation)
Il faut définir le type de conservation de gestes : une fiche pratique physique, un support vidéo, une captation numérique et une simulation 3D - Accompagner le détenteur dans l’explicitation des gestes
Souvent intégrés de manière intuitive après des années de pratique ; les gestes, les outils, les points d’attention et repères doivent être caractérisés et verbalisés pour être accessible à une personne débutante.
Ce qu’il faut prévoir
- Le temps : quel que soit la solution choisie, un projet de conservation de gestes nécessite plusieurs mois, voire année.
- Les compétences clés : il peut être important de s’adjoindre les compétences de spécialistes de la formation, d’ethnologues, et bien évidemment d’acteurs techniques maîtrisant les outils de captation numérique.
- Les acteurs et partenaires : De tels projets de conservation des gestes peuvent être portés par des organismes de formation, des associations, des institutions culturelles, des universités et laboratoires de recherches.
- Le financement : les projets de conservation de gestes peuvent être cofinancés en fonction des acteurs avec des appels à projets, des fonds européens.
Les points de vigilances
Dans le cas d’une captation numérique en vue d’une action de formation, la qualité des images est importante, les gestes doivent être bien visible, si besoin à l’aide de vue rapprochée sur les mains, il ne doit pas y avoir d’effet d’ombre. La captation sonore peut être utile pour la mise en récit du savoir-faire, avoir des commentaires du détenteurs, l’indication des erreurs à éviter, mais il faut être vigilant aux bruits parasites (extérieurs, du poste adjacent, etc.) qui peuvent perturber la personne apprenante.
Les outils de captations numériques peuvent être utiles pour initier une personne au savoir-faire, la familiariser avec les gestes principaux, ou déterminer si l’exercice du savoir-faire lui convient, mais une mise en pratique réelle est essentielle pour appréhender les matériaux, le poids des outils, la force et la vitesse d’exécution nécessaire.
Transmettre avec une captation numérique
La captation numérique de gestes permet de visualiser en contexte réel l’ensemble des gestes et leur enchaînement, les étapes principales, la position des outils, le fonctionnement d’une machine.
Elle peut également entraîner à effectuer un geste virtuellement, en phase d’initiation, pour préserver la matière (précieuse ou rare) ou s’exercer en toute sécurité (si le savoir-faire s’effectue en hauteur, avec des outils coupants, avec le feu,…)
Le détenteur peut être présent pour revenir sur un geste de l’apprenant, apporter des explications complémentaires ou corriger une posture.
La captation numérique ne permet pas cependant de transmettre l'ensemble des connaissances, notamment les légères adaptations des gestes en fonction des variations hydrométriques de l'atelier, des réactions de la matières, etc. qui ne s'acquièrent qu'auprès d'un détenteur expérimenté.
Exemple inspirant :
La captation des gestes des savoir-faire textiles par le Conservatoire des savoir-faire rares du Pilat
- Présentation de l'acteur
Périmètre / territoire : Régional (Auvergne-Rhône-Alpes)
Domaine d’intervention : Textile
Type d’acteur : Parc naturel régional
Ses missions :
Porté par le Parc naturel régional du Pilat, le Conservatoire a pour mission principales de préserver, transmettre et valoriser les savoir-faire locaux traditionnels notamment ceux du textile, qui a marqué l'histoire industrielle de la région.
- La naissance du projet
Le territoire du Pilat a un passé industriel textile marqué par cinq industries principales, dont le moulinage, le tissage, les tresses et lacets, la passementerie et la broderie sur dentelle de Lyon. Ces savoir-faire ne disposant plus de formations adaptées et les détenteurs étant en majorité âgés, il s’agissait de pouvoir capter et conserver ces savoir-faire rares avant qu’ils ne disparaissent.
Le Parc du Pilat a été lauréat d’un appel à projets de la Région Auvergne-Rhône-Alpes en partenariat avec la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), intitulé "Mémoire du 20e et 21e siècle", qui a été un véritable levier pour la mise en place du Conservatoire. Cet appel à projets permettait d’encourager des projets sur plusieurs thématiques, dont les mémoires du travail, autour de l’évolution des métiers et des industries régionales.
- La mise en œuvre
Le conservatoire a entrepris la captation visuelle des gestes techniques de savoir-faire rares (comme le tresseur, tisseur, rubanier, etc.) à l’aide de lunettes caméra. Les gestes captés sont décomposés et analysés à l'aide d'un logiciel pour proposer des fiches techniques détaillées, geste par geste.
Les contenus produits ont vocation ensuite à former de nouveaux salariés ou médiateurs culturels, en complément des formations pratiques. Le Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Étienne utilise ainsi ces fiches pour former ses médiateurs culturels à l’usage des métiers rubans Jacquard.
Le conservatoire a également créé un guide technique sur l’utilisation d’un ancien métier à rubans, en collaboration avec un bureau d'études de sociologues et une entreprise de passementerie. Il a été testé avec trois novices pour vérifier son efficacité dans la transmission des savoir-faire. Les trois volontaires ont rapidement mis en fonctionnement les métiers à rubans Jacquard, sans aide extérieure, ce qui a démontré la pertinence de ce support.
Au-delà du support de formation, les fiches techniques sont aussi présentées lors d’événements culturels pour mettre en avant le travail de captation et de transmission des savoir-faire réalisé.
Le conservatoire ne se limite pas à la conservation : il cherche à stimuler l’innovation à partir de ces savoir-faire, en mobilisant les acteurs économiques, sociaux et culturels du territoire. Un projet de pôle manufacturier, regroupant propriétaires d'usines, artisans, artistes et associations du patrimoine, est actuellement en cours.Captation du savoir-faire passementier, mise en pratique du "Guide du passementier débutant" dans l'entreprise "Passementerie Michel Sahuc" (42660 Jonzieux), 2019 - © Parc naturel régional du Pilat
- Témoignage
"Mon premier intérêt dans ce projet là, c'était déjà une réflexion, puisqu'on est Entreprise du Patrimoine Vivant, donc c'est quand même une démarche de sauvegarde du patrimoine, de l'artisanat français. Je trouvais que cette démarche entrait complètement dans ce grand tout, c'est à dire d'essayer de sauvegarder les savoir-faire. Je suis plutôt curieux de voir en situation ce que l’outil va donner, puisque quelque part ça me donnera aussi une indication de sa valeur et sa pertinence dans le futur."
- Arnaud Sahuc, entreprise Passementerie Michel Sahuc
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La liste des savoir-faire rares Les détenteurs et détentrices de savoir-faire rares
- Retrouvez les structures techniques et personnes référentes
Les ethnologues et chercheurs
Des enseignants-chercheurs et maître de conférences accompagnent les associations et les entreprises à la description des savoir-faire.
- Université Paris 1 ; Francesca Cominelli
- CY Cergy Paris Université, Nicolas Vernot
- Université de Toulouse, Nicolas Adell
Les outils de captations numériques
Retrouvez ici quelques exemples de structures qui proposent des solutions de captation numérique des gestes
- KL²
- Myothesis
- Mettre en place une phase pilote avec un détenteur
Contenu conçu dans le cadre de Per Durare
Afin de faire émerger des solutions concrètes pour la préservation des savoir-faire rares, l’Institut pour les Savoir-faire Français sous l’impulsion de la Fondation d’entreprise AG2R LA MONDIALE pour la vitalité artistique, met à disposition de ceux qui souhaitent s’engager dans cette dynamique les ressources utiles pour avancer efficacement.